Errances sauvages

Publié le 29 janvier 2023 à 19:06

Errance sauvage

Par Samuel Mercier et Simon H.

   Qui a dit que le boom-bap (1) n’était pas à la mode ? Sûrement pas Mani Deiz ! 

   Avec son projet All Star Game, le beatmaker nous présente une ode aux scratchs, aux voix gouailleuses et aux basses venues des profondeurs. 

   Ce double album est une réponse sans équivoque du rap underground français au mastodonte Classico organisé de Jul, même si la comparaison s’arrête là. Ce dernier s’inspire du football pour nommer son projet, Mani Deiz décide quant à lui de revenir sur le continent américain, berceau du mouvement hip-hop et emprunte le nom d’une compétition opposant les meilleures équipes de basket des USA. 

   L’album se compose en deux équipes : Les Tornado Bees et Les Flying Sharks qui paraissent d’abord rivales, mais qui se rejoignent dans cet affrontement artistique, parfois mélancolique, parfois brutal, traversé de traits d’esprit, nourris d’une poésie cathartique.

Enfoiré faut être un homme pour faire du cash inodore, l’égalité ça sonne faux comme le tajine au porc. Ol Zico, Masterclass. (Tornado Bees)

 

   Mani Deiz nous présente un projet en deux parties de vingt titres, représentant deux équipes s’affrontant sur le même terrain. La connexion avec l’Amérique du Nord est présente dès que l’on touche au rap ; ici elle est particulièrement réussie et aboutie. L’image de la compétition sportive subsiste au cours de l’écoute puisque le célèbre commentateur sportif Georges Eddy offre une très bonne prestation en présentant chacune des équipes et en se chargeant des transitions entre les titres. L’ambition du projet est claire. Il s’agit d’un exercice de style, d’un match d’exposition, du rap pour du rap.

 

Ils ont poussé les gens à bout, le processeur chauffe. 

Ils gèrent la crise sanitaire comme le professeur Strauss.

Y’a rien de prometteur, les prolétaires veulent sauver leurs peaux, pas leur soss (2) ».

Ils aiment cultiver trop les peurs fausses. 

Mysa, Les Écrits restent. (Flying sharks)

 

   Paris rétorque à Marseille et les USA acquiescent en toisant l’Espagne, mais le voyage ne s’arrête pas là. Au fil de l’écoute, on assiste à une véritable odyssée dans les différents foyers du rap français. L’équipe qui constitue ce projet vient de partout. Paris, Marseille, Lyon, Strasbourg, même la Belgique et la Suisse ont envoyé leurs meilleurs représentants. Finalement, la promesse est tenue. Dès les premières notes, on nous entraîne dans une vaste et harmonieuse balade musicale. Boom-bap, boucle mélodique de deux ou quatre mesures, scratchs, caisse claire et basse profonde, le tout magnifié par des punchlines (3) corrosives, jouant avec la langue, la tordant parfois, prouvant que le mouvement français n’a pas oublié le sens de cet acronyme (4).

 

On peut pas se fier à sa parole, c’est comme une voie sans issue, 

ils font la guerre à ta darone (5), à cause de son voile en tissu. 

Swift Guad ; Impasse n° 13. (Flying sharks)

 

   Cependant, l’innovation ne se situe pas sur le plan musical, car même si les productions sont extrêmement efficaces et maîtrisées, elles sont axées sur une approche classique du genre. En effet, on qualifie souvent le style boom-bap d’Old School. Mani Deiz est cependant parvenu à sublimer le tout en usant de productions musicales collant avec l’univers des rappeurs qu’il invite dessus. Les artistes nous livrent alors leurs vécus, leurs expériences, leurs pensées, leurs contradictions, mettant en exergue nos propres vies, nos propres erreurs, nos propres rêves, notre propre humanité dans une performance au style direct, doublé d’une sincérité rarement égalée dans des œuvres musicales de ce style. C’est dans une errance sauvage que nous entraîne All Star Game, une mosaïque pleine de vie et de projections mentales nous secoue et nous remue pendant l’écoute.

   Pour la plupart, les Mc’s qui ont participé à cette exposition ne vivent pas de leur musique. Ils font de l’art par passion, par amour du rap. Ils écrivent pendant leur pause entre deux shifts. Ils écrivent la nuit, avec le petit qui dort à côté. Ils posent des jours de congé pour partir en tournée. Finalement, l’âme de ce projet ambitieux est résumée en quatre lignes dans un de ses morceaux.

 

Rêves endommagés, comme un corps d’usine
ne tiennent plus qu’à un fil comme une corde usée.
J’ai des idées illégales, comme le port d’Uzi,
mais j’vois les choses en grand, comme Le Corbusier.

Lucio Bukowski, Le chemin du retour. (Tornado bees)

 

   Évidemment pour les connaisseurs, l’album sorti en 2021 n’est pas passé inaperçu, mais à l’heure où les projets se multiplient, il devient difficile de revenir sur un album sorti, tant il en paraît de nouveaux chaque semaine. Cet article a pour ambition de devenir une raison ou une excuse pour s’y pencher de nouveau. 

   Pour les autres, il n’est pas trop tard, rassurez-vous. Si vous n’êtes pas familiers du rap, nous vous proposons une petite sélection personnelle, même si nous conseillons une écoute dans l’ordre pour profiter des merveilleuses transitions de George Eddy. Bonne écoute !

 

Gunners, Flynt, Limsa d’Aulnay, Ol Zico, Mani Deiz. (Tornado bees)
Impasse numéro 13, Swift Guad, Ol Zico, Mani Deiz. (Flying sharks)
Le chemin du retour, Lucio Bukowski, Mani Deiz. (Tornado bees)
Chakra 6, Joe Lucazz, Sameer Ahmad, Mani Deiz. (Tornado bees)
Bénéfices nets, Anton Serra, Mani Deiz. (Flying sharks).

(1) 90-95/8 BPM

(2) Ami proche.

(3) Utilisation d’un procédé littéraire dans un énoncé impactant, percutant l’auditeur.

(4) R.a.p signifie Rythm And Poetry

(5) Argot pour désigner une mère.

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