"Naufrage"

Publié le 27 janvier 2023 à 10:45

Naufrage 

par Niels Wilhelm

Quelques alexandrins – ça manquait – pour faire voyager le lecteur de bonne volonté, et espérer qu'il y trouve un peu d'ailleurs, ou d'ici, comme il lui plaira. Bien sûr, le voyage n'a jamais conditionné l'altérité, heureusement que quelques pages suffisent à la trouver !

Et comme l'écrivait ce cher Tristan Corbière :
« C'est bien moi, je suis là – mais comme une rature. »

 

C'était un soir de geai où brillait sous les cieux
Un navire isolé sur une mer de feu ;
Les craquements du bois battaient la démesure
Comme un âtre dément inondant l'armature ;


Les éclats menaçants zébraient le pont sculpté
Sans répit par le feu tel l'argile mouillé ;
Le brasier fantastique à l'assaut des médailles
Triomphait à côté des cordes en pagaille.
Tous les sombres recoins sifflants dans la chaleur
Rimaient avec l'envol des pourrissants rongeurs ;
Confrontés malgré eux aux vapeurs agressives,
Les marins retrouvaient leur piété maladive.


C'était un soir de geai où brillait sous les cieux
Un navire isolé sur une mer de feu ;
Les craquements du bois battaient la démesure
Comme un âtre dément bousculant l'armature ;


Je vivais arrêté, spectateur alité
D'un tableau infini dont je n'avais la clé :
Ici les uns plongeaient vers l'abîme incertaine
Là les autres priaient la déesse lointaine ;
Moi je me protégeais derrière un vieux tonneau
Des gouttes de charbon qui enflammaient les eaux,
De la triste bourrasque infernalement belle
Qui formait dans les airs une forme irréelle.


C'était un soir inquiet où brillait sous les dieux
Une épave à l'envers sur une mer de feu ;
Les craquements du bois battaient la démesure
Comme un être dément dévorant l'armature ;


Craquement lourd, assourdissant et sibyllin.
Le mat vibrait au vent comme un vieux moulin ;
Les planches me poussaient à tomber vers l'abysse,
Quand s'effritait le pont sous d'obscurs maléfices.
Et je voyais le foc danser au vent marin,
Transpercé par l'étoile et vidé par l'embrun.
Alors je sombrais lourd, bercé par l'onde obscure
Dans un joli velours aux subtiles dorures.

 

C'était un soir de mai où brillait sous les cieux
Un spectre glorieux sous une mer sans lieu ;
Au doux roulis des flots scintillait l'armature
Comme autant de fragments consumés par l'usure.

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