"Chercher l'or du temps" - Exposition Lilloise

Publié le 27 janvier 2023 à 09:58

Du surréalisme à l'art brut, l'art naturel et l'art magique 

par Manon Goujon

Tel était l'impératif d'André Breton, chef de fil du mouvement surréaliste. L'exposition éphémère "Chercher l'or du temps" a lieu au Musée d'art moderne de Villeneuve d'Ascq dans le Nord-Pas-De-Calais depuis le 14 octobre 2022 et se termine le 29 janvier 2023.

 

Le LaM accueil les pièces maîtresses du Surréalisme à travers les esquisses d'artistes, les revues pionnières du mouvement comme le Minotaure et bien d'autres joyaux littéraires et plastiques de ce mouvement d'avant-garde. Le mouvement s'auto proclame "surréaliste" dans le Manifeste qu'André Breton publie en 1924. L'œuvre débordante de revendications s'impose comme le support d'un art défini par l'exécution d'une pensée "en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale." Le surréalisme est un mode d'expression qui se décline au dessin, au collage, à la peinture, à la sculpture et même à l'architecture. La démarche du LaM consiste à exposer conjointement l'art surréaliste et l'art brut afin de souligner leurs influences. L'art brut s'incarne principalement à travers la figure de Jean Dubuffet. L'art brut dialogue avec l'art "magique" des surréalistes par la métamorphose du réel et la décomposition du monde par la création.

 

L'exposition transporte le spectateur dans le contexte qui suit la Grande Guerre afin de mettre en lumière la réaction des artistes après un événement dont la violence traumatise toute la société. Le surréalisme redonne à l'art la volonté d'être politique et il s'intègrera fermement à la révolution communiste, ce qui divisera le mouvement. En outre, le Surréalisme est politique dans le sens d'une confrontation avec l'absurdité du monde, paradoxalement par la recherche de ses zones d'ombres représentées par l'inconscient et la psyché. Le délitement de l'individu au cours de l'entre-deux-guerres pousse les artistes du mouvement a destituer et réattribuer la valeur des objets et des sujets dans un monde où l'art tente d'explorer l'invisible et l'impalpable. L'art brut et l'art surréaliste n'adoptent pas la même démarche de théorisation. L'art brut est justement une forme d'art qui ne se pense pas comme tel et favorise l'inexpérience afin de gagner en sincérité et spontanéité. Les artistes bruts ne sont pas nécessairement des intellectuels, bien au contraire. Leur art jaillit sans la médiation d'un univers culturel ou d'une éducation artistique. Les productions d'art brut émerveillent grâce à leur dimension intime et l'expression de désirs fantasmagoriques. L'esthétique brute regorge de diversité en raison de son accessibilité, en témoigne le spectaculaire Palais idéal de Ferdinand Cheval, concrétisation des rêves mystiques et monstrueux de l'auteur.

 

Le concept de liberté revient fréquemment tant dans l'art surréaliste que dans l'art brut. La liberté est une notion fondamentale, comme un prérequis pour atteindre la sur-réalité du monde. La liberté est celle d'entreprendre, de déconstruire et de défigurer les critères de l'œuvre d'art. Cette entreprise de liberté intègre les femmes plus que n'importe quel autre mouvement artistique dans le début du XXe siècle, de même pour l'art brut. Le LaM expose les œuvres de Baya, peintre très admirée des surréalistes, ainsi que celles d'Hélène Smith, Aloïse Corbaz ou Sophie Savoye. L'art surréaliste, avant d'être iconographique, est une expression poétique et littéraire. L'intervention de l'écriture automatique expérimentée dans Les Champs Magnétiques marque un tournant dans l'histoire littéraire puisqu'elle est incontrôlée et momentanée. Le surréalisme et l'art brut font prévaloir l'instantanéité du sentiment de révolte, de colère, quitte à troubler, voire choquer le spectateur. Le surréalisme et l'art brut permettent aux soldats de l'après guerre de libérer leurs angoisses et confier leurs traumatismes. L'hôpital et la folie sont des sujets récurrents dans les oeuvres brutes et surréalistes. Dès 1907, le psychiatre Marcel Réja regroupe dans son ouvrage L'art chez les fous les créations artistiques de "malades", consultable au musée. L'art brut peut être une forme de démystification et désacralisation du monde sur le mode de la Venus no 21 de Juva.

 

Les corps et les images surréalistes sont souvent disloqués, transformés, en marge d'une société aliénante et individualiste. Le monde représenté est retourné, fantasque. Le Surréalisme a pour volonté de rassembler, le collectif prime, de nombreuses oeuvres sont le résultat de collaborations notamment la Révolution surréaliste visible au musée. Breton affirme dans son Manifeste avoir trouvé l'expression "Surréalisme" avec son confrère Soupault.

L'importance de la communication au sein des mouvements brut et surréaliste amènent les artistes à voyager et à importer leurs fascinations pour les cultures étrangères, de l'Asie à l'Afrique. Le LaM expose les tableaux de Fleury Joseph Crépin, inspirés des peintures indiennes, extrêmement colorées et symétriques. En outre, l'art surréaliste et l'art brut mettent un point d'honneur à la sérialité de leurs oeuvres. Un sujet est appréhendé sous tous ses aspects, de manière totale. Le LaM expose l'imposante Histoire naturelle de Max Ernst mettant en scène les différents états des êtres vivants par une chronologie monumentale. Cette série témoigne de l'intérêt surréaliste et brut pour l'oeil humain, la vision, la lunette, le flou et la focalisation. Le mouvement surréaliste apparaît comme la perception du monde à travers une lentille chimérique distordue, qui invite à examiner le squelette du vivant par l'envers et à travers la matière.

 

Lorsque Breton découvre les travaux du célèbre psychiatre allemand, il y perçoit l'avenir d'une pratique artistique passerelle de l'expression psychique : "c’est à très juste titre que Freud a fait porter sa critique sur le rêve" confesse-t-il dans son Manifeste. Toutefois, cette approche du rêve et de l'inconscient révèle une tendance à explorer et presque à disséquer un à un les engrenages du cerveau humain, de la mémoire ou du système nerveux. C'est pourquoi l'art surréaliste et l'art brut aspirent à représenter des plans de machinerie, de rouages, de mesures et de dimensions, ce qui est également une manière de dénuder l'arme à feu pour certains, afin de la rendre obsolète. Les maquettes de bateaux d'Auguste Forestier exposées au musée révèlent la complexité de la construction et de l'assemblage technique.

Crédits des photos :

  • Victor Brauner, Sans titre, s. d. Huile sur toile; 61 x 46 x 2,2 cm. Legs Jacqueline Victor-Brauner, 1987. Musée d’art moderne et contemporain, Saint-Étienne. © Adagp, Paris, 2022.Photo: Cyrille Cauvet / Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole

  • Aristide Caillaud, Arbres et fleurs , 1967. Huile sur isorel ; 121,9 x 92 cm. Musée d’arts de Nantes. © Adagp, Paris, 2022. Photo © Musée d'arts de Nantes

  • August Natterer, Meine Augen zur Zeit der Erscheinungen (Mes yeux au moment des apparitions), avant 1921. Crayon et encres sur papier ; 16,4 x 20,8 cm. Heidelberg, Collectio n Prinzhorn. N° inv. 166. © DR. Photo : © Prinzhorn Collection, University Hospital Heidelberg

  • Palais Idéal du Facteur Cheval construit de 1879 à 1912, 8 Rue du Palais, 26390 Hauterives

  • Juva, Venus no 21, entre 1948 et 1949. Pierre ; 32,5 x 14,5 x 12,5 cm. Collection de l’Art Brut, Lausanne. © DR. Photo : © Claude Bornand, Atelier de numérisation – Ville de Lausanne

  • Baya (Fatima Haddad, dite), Sans titre, vers 1947. Gouache et crayon graphite sur carton . 48 x 63 cm. Donation de L'Aracine, 1999. LaM, Villeneuve d’Ascq. © Othmane Mahieddine. Photo : Alain Lauras

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