Lignes blanches

Publié le 24 janvier 2023 à 20:20

Lignes blanches

Par Simon H.

Huit mille kilomètres pour dire qu'on l'a fait, il fallait au moins ça. Huit mille mots pour ne rien dire, huit mille merci, huit mille de rien, huit mille kilomètres jusqu’au bout de la vie. Huit mille kilomètres pour atteindre une route dont on ne verra jamais le bout. Huit mille mots pour le dire, huit mille mots pour un sourire.

Dans un monde où tout doit être efficace et rapide, on ne sait plus prendre notre temps. À la fin, à qui revient tout ce temps qu'on a gagné ?

En vingt-quatre heures sur l’autoroute, on en voit des lignes blanches. Du blanc, du gris, du bleu, du blanc encore. Le blanc des lignes, les gris d'une glissière et puis le bleu nuit du ciel assombri, mais pur. Une guirlande brûlante de phares, au-devant qui couvre la lumière froide des étoiles.

Un soir, à quatre dans une voiture cabossée, le sourire rouge jusqu’aux yeux. Retour prévu à l'aurore, chacun rentre chez soi. Merci de rien, jusqu’à la prochaine fois. Jusqu’au retour des lignes et du blanc et du gris. Jusqu’au retour dans la guirlande, lumière vacillante au plus près de l’horizon, triste chandelle qu’on laisse brûler sans vraie raison.

Ensemble, on double les trains, les avions, les rires et la honte. On les dépasse à toute vitesse et on les regarde disparaître dans le rétroviseur. Aucune voiture ne peut nous rattraper, on file pour battre la nuit. Rien d'autre n’existe que la voix issue des enceintes saturées d’un cercueil roulant qui nous emporte vers le couchant. Au-delà même. Au-delà de ce qui aurait pu être et jamais trop près de ce qui arrivera après.

Le ligne, la barrière, la voiture, le volant, le compteur, la ligne, ton sourire, l’arbre, l’arbre, ton sourire, la glissière, le cri et puis plus rien. Même plus le souvenir.

 

Si seulement...

Ensuite, des klaxons, la sirène d’une ambulance, d'autres cris, des voix et au-dessus de tout, une autre voix. Celle de la chanteuse qui crache ses paroles si haut dans la nuit sans se soucier des événements en cours, sans se soucier de la tragédie qu'est la vie. Pellicule de souvenir qu'on se repasse sur les oreilles.

Alors, de nouvelles couleurs, du rouge, du rouge et du bleu. Du blanc, du gris aussi, le bleu nuit un instant et puis, cette couleur imprécise quand la clarté d'os de la lune se reflète sur une flaque de sang qu'on recouvre de sable.

L’esprit en plâtre,

Le cœur hideux,

Des quatre, 

Il n’en reste que deux. 

L’un sera resté ce soir d’été, sur cette autoroute. Son corps au moins, le reste, parti plus loin. Probablement planant sur cette voix saturée qui planait si haut. Pieux hippie, parti pour une périphérie plus pure. 

L’autre, s’est évanoui entre les bip-bip des machines et les grognements d’un chirurgien fatigué. Je me souviens de ses yeux rouges, aussi rouge que ce sourire. Beau Bob, bouche brasier, barbote au bout d’un goulot.

Les autres, ceux qui restent, avancent chacun sur son chemin, parallèle à rien. 

La collision, c'est le choc quand deux corps se rencontrent. Et souvent, ce choc est si puissant qu'il en résulte un éclatement des deux parties. Celles-là ont éclaté fort et les éclats ont volé loin. Trop loin pour qu'on puisse jamais espérer les retrouver. 

 

Enfin, la route de l’un s’arrête le long d’un chemin, juste au pied d'un calvaire. On le retrouva un triste matin. Assis sur sa moto maintenue debout par le buisson. Les mains toujours sur le guidon. Aucune collision, le cœur simplement qui décide tout à coup de s'arrêter. Son souvenir à lui est resté là, dans le fossé avec Jésus au-dessus le toisant d'un air moqueur.

 

Le dernier est encore là, là à tracer des lignes noires, noir sur du blanc. Blanc comme ces lignes, blanches comme ses nuits. Il pave son chemin de noir comme pour repousser le blanc acéré de sa mémoire.

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