Ce fut court, mais intense

Publié le 24 janvier 2023 à 19:45

Ce fut court, mais intense

Par Émilie Limonta

   Il est sept heures, Robert se sent stressé dès lors qu’il ouvre les yeux. En effet, à neuf heures tapantes il a une réunion au cours de laquelle il doit rencontrer les gros poissons de son secteur. Notre protagoniste évolue dans un milieu hostile et doit avancer prudemment s’il souhaite continuer son bout de chemin. Il tourne encore et encore dans ce qui lui sert de foyer. Il est tellement rongé par l’angoisse qu’il en oublie qu’il a déjà fait une trentaine de tours et qu’une dizaine de minutes se sont donc écoulées. Il se dit qu’au moindre pas de travers il risque de perdre gros. Il n’a vraiment pas le droit à l’erreur car dans ce projet il est lui aussi en tête de file et rien ne pourra le sauver s’il se fourvoie. Alors il tente de se préparer mentalement à ce qui l’attend dans maintenant moins de deux heures. Il parvient à se calmer, en effet cet enchevêtrement de pensées ne le mènera à rien, il le sait pertinemment. Pire encore, il pourrait perdre ses moyens lorsque le moment sera venu pour lui de se lancer s’il se pose trop de questions. Parfois la meilleure chose à faire est de mettre son esprit sur pause, d’agir par instinct et de se laisser guider par ce qui nous inspire sur l’instant. Car, même si l’on a l’impression d’emprunter la mauvaise direction, la perception que l’on a de nous même est bien souvent biaisée. Il arrive que nous pensions avoir été plus mauvais que ce que nous l’avons été car nous avons tendance à manquer d’objectivité à notre sujet. Comme s’il était plus aisé d’observer nos défauts en faisant abstraction de ce qu’il peut y avoir de bon. D’ailleurs ce qui nous semble être un point noir peut être perçu d’un bon oeil par autrui. Tout cela est si subjectif en fin de compte. Cette idée l’apaise indéniablement et c'est sur cette pensée qu'il commence à se focaliser sur l’essentiel, la situation actuelle. Il doit se préparer à partir. Il avale un léger repas puis attaque soigneusement sa toilette. Il suit toujours cet ordre précis car s’il y a bien une chose qu’il déteste c’est sortir alors qu’il est en pleine digestion. C‘est si désagréable de s’activer lorsque l’on se sent encore lourd et fatigué. Il n’est plus tout jeune alors il a appris à organiser sa vie en fonction d’un rythme qui optimise ses réserves d’énergie. Il est fier de cette capacité qu’il a de se poser ses propres limites et de régir son existence de façon si soignée. Il a toujours été seul, il n’a jamais eu le désir d’entretenir des relations qu’il sentait éphémères, Robert se suffit à lui-même. Il se dit que, de toute façon, il n’est pas possible d’être bien à deux si l’on n’est pas en premier lieu bien avec soi-même et c’est la raison pour laquelle il sait parfaitement ce qu’il veut et ce qu’il lui faut. 

 

   Il lui semble être enfin prêt à partir, il prend alors une grande inspiration et sort de son vétuste chez lui gonflé de détermination. Malgré l'inquiétude qui l’a précédé Robert est enthousiaste à l’idée de l’aventure qu’il s’apprête à vivre. En dehors des risques, l’expérience sera des plus enrichissantes, il en a pleinement conscience. Il observe l’environnement qui l’entoure et se rend compte d’à quel point la saleté s’est accumulée. Il se dit que les gens jettent vraiment leurs déchets n’importe où et ce dernier manifeste son mécontentement de manière audible. Ce n’est pas comme si quelque individu allait y prêter attention mais exprimer sa frustration l’aide à mieux évacuer cette dernière. 

 

   Au loin, il aperçoit le vieux banc qu’il connaît bien et lui rappelle l’insouciance de l’enfance. Une réalité qui en a précédée une autre. Cette dernière est très éloignée de ce qu’il imaginait, néanmoins il s’y accroche, il aime la vie qu'est la sienne. Certes, il a passé une grande partie de son existence à osciller entre des eaux que l’on pourrait estimer sombres, il l’admet. Mais il a appris à apprécier chaque souvenir car pour lui une expérience est neutre au commencement. Elle n’est ni bonne, ni mauvaise, dans son idée de ce que sont le bon et le mauvais bien sûr. C’est ce que l’on en fait qui détermine où se situe sa pertinence. Actuellement, il est satisfait de ce vers quoi il tend et c’est en ce sens qu’il savoure les réminiscences de son passé sans amertume aucune.

 

   Robert est distrait par le flot d'images rémanentes que comportent ses souvenirs et ne s'aperçoit donc pas qu'un nouvel obstacle se dresse sur sa route. De nature matérielle cette fois. Un filet d'immondices qu'il va devoir contourner car il ne pourra pas passer à travers. C'est l'odeur qui émane de ces corps, entassés, qui en taquinant ses capacités olfactives attire son regard. Il constate avec stupeur et dégoût le spectacle qui s'offre à lui et en revient à une de ses précédentes conclusions : l'Homme accable et s'accable du manque de respect quant à son environnement. Cette insouciance face aux paysages qu'il ampute de sa beauté candide et délicieuse est-elle un moyen de se rassurer quant à sa suprématie face à la nature ? Peut-être, l'être humain n'apprécie guère d'être relégué au second rang. Un autre questionnement se pose à lui. Comment diable va-t-il passer ? La voie est bloquée. "C'est la poisse, on dirait que je vais devoir faire un détour" se dit-il. Il sort donc de l'allée et se lance à la recherche d'un autre passage qui pourrait le conduire à sa destination. Il y en a bien un qui lui paraît agréable alors son choix s'arrête sur celui-ci. Ce dernier lui paraît plus propre puisque moins fréquenté et ainsi, son courroux s'allège. 

 

   Bientôt notre protagoniste arrive sur les lieux du rendez-vous. Il jette un coup d'œil aux alentours et comme il s’en doutait, il est le premier. Il décide alors de prendre connaissance avec l’endroit car il n’était jamais venu auparavant. Tout lui paraît si grand et l’impression de n’être rien croît en lui. Celà lui semble vertigineux mais savoir que de nouveaux horizons se profilent possède un certain charme lorsque l’on arrive à un stade de notre évolution où l’on stagne. Il désire immigrer vers un nouvel univers de connaissances où tout sera à apprendre, découvrir. L’idée le galvanise tant que, sans faire attention, il se retrouve devant le groupe qu’il cherchait à éviter. Une bande de requins qui n’hésite pas à s’en prendre aux plus faibles afin de régner en maître. Il comprend son erreur et tente discrètement de faire demi-tour mais il est déjà trop tard, ils l’ont vu. Il perd alors toute la contenance qui lui restait et leur leader profite de l’instant pour foncer sur lui sans réserve. Notre ami n’a plus aucune possibilité de lui échapper et, en effet, le prédateur n’en fait qu’une bouchée. Il se retrouve englouti avant même d’avoir eu le temps de reprendre son souffle. Il ne reste plus rien d’autre de ce dernier qu’une nageoire, flottant dans cet immense océan. 

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