L'art du regard à travers Pierre Dubreuil

Publié le 23 janvier 2023 à 21:46

« Tableaux Photos »

Pierre Dubreuil

Par Agathe Fumey

L'exposition temporaire du Palais des Beaux-Arts de Lille est visible jusqu'au 27 février 2023 et propose un parcours à travers les œuvres remarquables en noir et blanc de Pierre Dubreuil.

 

Pierre Dubreuil était un fabuleux photographe lillois du XXe siècle, ayant réalisé divers portraits et macros en noir et blanc. Il s'essaye à divers univers et mouvements artistiques dont l'esthétique orientaliste et mythologique semble ressortir dans ses oeuvres.

Cette dichotomie révèle la pureté de ses œuvres et à l'inverse la mélancolie de ses sujets. Entre portrait et nature morte, l'artiste met à l'honneur une réalité qui transmet les traumatismes de l'après- guerre. Ses « tableaux photos » (qu'il nomme ainsi) se fixent sur un objet, un élément ou un personnage qui paraît s'illuminer au profit des zones embuées d'une coloration blanchâtre. De même, il portera une attention particulière à l'esthétique du flou révélant la beauté des détails, et accentue cette impression de fumée et de brouillard qui s'amasse sur la toile, tel que le montre l'œuvre (à gauche) Tempus Fugit datant de 1923. De manière naturelle et moderniste, il attribue à l'art de la photo les qualités de la peinture de telle façon qu'il mêle les effets de distorsion, d'ombrage et de contraste supposant un rendu mimétique en parfaite adéquation avec le réel. Pierre Dubreuil fait ainsi ses débuts en tant que pictorialiste, le pictorialisme est un mouvement artistique qui consiste à transposer les effets et esthétiques de la peinture dans le domaine de la photo. De cette façon, l'artiste rend compte de la réalité de son temps par la capture d'un moment précis et par ailleurs, il exprime son individualité, ses états d'âmes à travers ses créations. Concernant les inspirations du photographe, elles sont diverses vaguant du japonisme, au modernisme parisien du XXe siècle, jusqu'aux natures mortes du XVIIe siècle de Pieter Claesz ou Gerrit Willemsz Heda. Les peintures de ces deux artistes dessinent la frénésie d'un empressement et d'un monde qui s'écroule. Cet univers se voit contrôlé par leur pinceau, ceci est également perceptible dans le travail de Dubreuil avec la création d'œuvres en mouvement, ciblant la finitude d'un moment maîtrisé par l'objectif de la caméra.

« D'une science technique on a fait un art, d'un objet mécanique, chimique une chose malléable soumise à la main docile de l'artiste créateur. » Pierre Dubreuil

La monochromie ressort des photos comme un leitmotiv qui est la marque et le signe distinctif de l'artiste. Le noir et blanc apparaissent aussi comme une frontière qui s'érige entre le moment de la photo et la réalité depuis laquelle on regarde l'œuvre. Ainsi, une distance se crée, rendant le spectateur nostalgique d'un temps ancien, voire inconnu qui resurgit par le biais de l'Art. Dès lors, la photo comme la peinture permet de fixer un moment, une époque dans le temps pour une durée indéterminée. L'esthétique artistique de Pierre Dubreuil reste assez variée en dépeignant des scènes de vie intime, comme en témoigne son œuvre Ballerine.

Crédits photos 

  • Photo 1, Pierre Dubreuil, Ancien Compagnon, 1930

    Tirage moderne au palladium Don Tom Jacobson Palais des Beaux-Arts de Lille © PBALille / Photo J.-M. Dautel

  • Photo 2, Pierre Dubreuil, Tempus fugit, 1923

    Tirage moderne au palladium Don Tom Jacobson Palais des Beaux-Arts de Lille © PBALille / Photo J.-M. Dautel

  • Photo 3, Pierre Dubreuil, La Comédie Humaine, 1930

    Tirage moderne au palladium Don Tom Jacobson Palais des Beaux-Arts de Lille © PBALille / Photo J.-M.Dautel

  • Photo 4, Pierre Dubreuil, Ballerine, 1902

    Tirage moderne au palladium Don Tom Jacobson Palais des Beaux-Arts de Lille © PBALille / Photo J.-M.Dautel

Pour en découvrir d'avantage sur les œuvres de l'artiste, Rechercher dans la collection (lille.fr)

Par ailleurs, ce qui caractérise son art, ce sont aussi bien ses diverses natures mortes centrées sur un objet précis, un personnage ou bien un décor, afin d'attirer l'attention du spectateur sur des objets et situations insolites de la vie quotidienne, que ses mises en scène théâtrales. Vers 1920, un tournant s'opère dans sa pratique artistique. Après que son atelier eut été détruit et pillé lors de la Première Guerre Mondiale par des soldats allemands, il ira s'installer quelques années plus tard en Belgique pour reprendre ses créations. La Belgique sera pour lui l'espace du renouveau et du dépassement de soi. C'est alors qu'il va mettre en scène des situations ambiguës relevant d'une "inquiétante étrangeté" en conviant représentation par l'usage du masque et réalisme dans la revendication d'un art choquant et dérangeant. De cette manière, il pointe du doigt les injustices et le contexte politique agité. Par ailleurs, la photo est un moyen de dénonciation et également de libération en tenant discrètement les ficelles de sa vie comme le démontre La Comédie Humaine.

Le masque, devient donc un motif récurrent dans la photographie de Pierre Dubreuil au milieu du XXe siècle. En ce sens, cet artifice permet de divulguer une vérité qui va être dissimulée par le prisme de la moquerie et de l'ironie. « Le masque est une transgression qui permet au spectateur de basculer dans l'imaginaire », (Alfredo Arias). Ceci n'étant pas sans rappeler l'esthétique du "Réalisme Magique" qui prend son essor vers 1925 au moment même ou Pierre Dubreuil prend un virage différent dans la réalisation et les sujets de ses photos. Le masque se rattache donc au réalisme et au merveilleux. Le mystique et les touches antiques et mythologiques que l'on retrouvait au départ dans ses « tableaux photographiques » se substituent vers 1920-1925 à la dénonciation d'une réalité désenchantée, bouleversée par l'arrivée de la Deuxième Guerre Mondiale.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.