Penser le voyage comme l'apprentissage d'une langue

Publié le 23 janvier 2023 à 17:02

Penser le voyage comme l’apprentissage d’une langue

Réflexion reposant sur la lecture d’Une langue venue d’ailleurs (2011) d’Akira Mizubayashi

Par Lison Bourget

 

« Imiter, c’est le désir de devenir autre, celui de ressembler à autrui, souvent une personne qu’on admire. »

Akira Mizubayashi

 

 

   Cet article se veut une réflexion sur la valeur que l’on donne au voyage. Ce n’est pas à proprement parler une définition de « voyage » que nous nous proposons de donner mais plutôt une tentative d’en comprendre les multiples facettes depuis qu’il occupe une importante place dans nos sociétés. Pour cela, nous souhaitons montrer que le voyage est plus qu’un simple déplacement aux divers enjeux : il est pertinent de s’intéresser à la langue que l’on doit ou l’on veut apprendre. 

   Cet apprentissage, précisément, est un voyage à part entière puisqu’il implique que l’apprenant doit maîtriser la langue choisie et avoir pleinement conscience de la « barrière » qu’elle sous-entend, de sa culture et de son histoire. C’est pourquoi nous nous intéressons à l’essai d’Akira Mizubayashi Une langue venue d’ailleurs. L’écrivain japonais d’expression japonaise et française décrit honnêtement son parcours dans la maîtrise de la langue française à laquelle il dit « adhér[er] » (p. 17).

   Pour poursuivre, « voyager », c’est l’idée selon laquelle nous prenons la route pour rejoindre une destination que nous avons choisie. Ou pas. Le déplacement que nous effectuons est un choix, mais sa nature varie selon les situations. Par conséquent, le « voyage » n’est ni bon ni mauvais. C’est une expérience qui sait exploiter tous nos sens et qui sait réveiller nos désirs. Alors quand nous pensons « voyage », nous avons déjà une idée stéréotypée de la chose, du type de voyage et du voyageur dont on parle. C’est là toute la difficulté de l’exercice : comment parler d’un cheminement spirituel ou résigné sans dire ce « voyage » ?

   En réfléchissant à l’approche que nous avons du voyage, nous nous intéressons aux auteurs qui se sont appropriés une langue et une culture par choix de vie. Il ne s’agit ni de fuir un pays ni de découvrir de nouveaux territoires mais plutôt d’aimer et de vieillir avec une langue non maternelle. Akira Mizubayashi écrit dans son essai que la langue adoptive, selon Nancy Huston, meurt en premier et que la langue maternelle reste. Pourtant, l’auteur japonais entretient un lien fort avec le français et voici ce qu’il dit (p. 268-269): 

 

Mon français va donc mourir avant même que ne meure mon corps ? Triste vérité. Mais je me considérerai comme mort quand je serai mort en français. Car je n’existerai plus alors en tant que ce que j’ai voulu être, ce que je suis devenu de mon propre gré, par ma souveraine décision d’épouser la langue française. Il n’y aura jamais de divorce entre elle et moi. Jamais. Je ne souhaite pas vivre plus longtemps que mon français. Un jour de plus peut-être à la rigueur.

Bien entendu, il s’agit là d’une approche parmi tant d’autres. Aucune n’est à définir comme la représentation idéale et parfaite du voyage.

   Comme souligné précédemment, nous nous intéressons à l’apprentissage d’une langue étrangère. D’une langue que nous voulons maîtriser comme un natif parce qu’il y a quelque chose en elle qui nous plaît, qui nous séduit et qui nous pousse à nous investir entièrement dans ses origines et dans sa culture. Tout comme Akira Mizubayashi l’a fait remarquer, alors qu’il essayait d’apprendre le français à 19 ans : il raconte, dans son essai Une langue venue d’ailleurs, l’origine de sa passion, son apprentissage du français et avec quelle exigence il le faisait.

   Il est intéressant d’envisager le « voyage » comme une langue à dompter, à laquelle « adhér[er] ». La langue, c’est le langage par lequel l’homme passe pour communiquer avec l’autre. Qu’on décide de s’établir dans le pays d’arrivée ou qu’on ne s’y attarde que le temps d’un séjour bref, il n’empêche qu’on a cette envie, ce besoin de connaître quelques mots, de savoir dire quelques expressions utiles et de comprendre des coutumes différentes des nôtres. C’est déjà un déplacement en soi : nous transférons nos connaissances et notre culture vers d’autres connaissances et d’autres cultures dans l’espoir d’y trouver une réponse ou une nouvelle sensibilité. C’est un voyage plus intérieur, plus personnel, plus intime que le « voyage standard » ne peut nous offrir. Entendons par-là que le « voyage standard » implique seulement une itinérance qui ne nous fasse pas sortir de notre zone de confort. 

   Ainsi, Akira Mizubayashi voyait le français comme une nouvelle ère linguistique pour sa personne, une échappatoire qu’il s’est empressé de prendre car il devinait que le français pouvait lui offrir ce qu’il recherchait : le moyen de s’exprimer. À ce sujet, il écrit que sa langue semblait habitée par « des mots dévitalisés, des phrases creuses, des paroles désubstantialisées » et affirmait que le japonais était devenu une « langue fatiguée, pâle, étiolée » (p. 22). Ce constat démontre que le voyage n’est pas toujours l’idée d’aller vers un ailleurs, mais parfois, juste un simple geste d’adoption, dans lequel nous sommes entièrement impliqués.

   De ce fait, nous pouvons voir l’apprentissage volontaire d’une langue comme un moyen de se déplacer, de « voyager » vers un ailleurs qui plaît et qui a été choisi. Toutefois, nous pouvons décliner à d’autres cas ce concept de l’apprentissage d’une langue. La langue reste néanmoins l’objet qui caractérise presque entièrement l’idée d’itinérance. La langue donne à celui qui la pratique, ou du moins qui veut la pratiquer, d’ouvrir son horizon et d’enrichir son voyage d’une nouvelle sensibilité. Akira Mizubayashi insiste sur l’effet que le français avait sur son esprit et sur sa perception de la langue. Il explique en quoi le français est la langue de prédilection pour lui, quel charme elle a opéré sur lui et quel « voyage » elle a pu lui offrir (p. 73-74) : 

La calme et florissante beauté de Suzanne était ainsi devenue pour moi un appel à une exploration du xviiie siècle, […], et surtout, à une immersion profonde dans la langue française qui était, apprenais-je alors dans un manuel d’histoire, la langue de communication intellectuelle par excellence dans l’Europe des Lumières. J’étais heureux d’apprendre cette langue, […], j’étais heureux de me plonger, de m’absorber, de me fondre dans la masse des eaux de cette langue qui ne cessait de me faire signe et, en fin de compte, de me nourrir.

   Qui sait ? La langue est peut-être la clé même de notre pèlerinage. Elle reste la projection de notre pensée, de nos croyances et de nos sentiments. Les mots seraient capables d’apporter une plus grande expérience pour celui qui se plie à ses exigences et ils lui donneraient la possibilité d’accéder à une nouvelle culture. De cette dernière, l’individu apprendrait à être sensible face à toutes les perceptions étrangères qu’elle lui donne à voir et à les pratiquer suffisamment pour pénétrer le mystère de l’autre et de sa culture. L’individu pourra alors commencer à avoir conscience des nuances peuplant le monde. La langue est une autre façon de voir un tout et un rien, de vivre, de voyager et d’expérimenter. La langue est sans regrets. Le voyage, c’est la langue.

 

Bibliographie

Mizubayashi, Akira, Une langue venue d’ailleurs, Paris, Gallimard, « L’un et l’autre », 2011.

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